Enseigner l'ignorance
Par Adrien, vendredi 19 septembre 2003 à 23:45 :: divers :: #156 :: rss
D'un côté bien sûr, nous découvrons chaque jour davantage que le "mouvement qui abolit les conditions existantes" - autrement dit, le capitalisme - conduit l'humanité à un monde écologiquement inhabitable et anthropologiquement impossible. Mais de l'autre, nous prenons également conscience qu'il ne sera possible de s'opposer à ce mouvement suicidaire - ce qui veut dire, tout simplement, de sauver le monde - que si, et seulement si, les générations qui viennent acceptent de reprendre cette résistance à leur compte. Cela signifie donc que si le tittytainment a déjà en partie l'efficacité qu'il se proposait d'avoir - et ici, chacun doit juger par lui-même - alors, nous risquons de nous trouver bientôt confrontés, quel que soit le destin de l'École, à un problème que l'humanité avait eu, jusqu'ici, la chance de ne jamais rencontrer (ou l'intelligence d'éviter). Ce problème historiquement imprévu, personne à mon sens, ne l'a formulé avec autant de froide lucidité que Jaime Semprun dans L'Abîme se repeuple : "Quand le citoyen écologiste [...] prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : À quels enfants allons-nous laisser le monde ?"
Telle est bien désormais la surprenante question.
Jean-Claude Michéa, in L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes, éd. Micro-Climats.
Ce livre parle donc des conditions et des pensées qui font que l'école n'est aujourd'hui plus considérée comme le temple du savoir, le lieu dans lequel un savoir est transmis, mais plutôt comme un espace où l'élève (l'apprenant) vient se construire, consommer de l'enseignement.
Le livre part un peu dans tous les sens, remonte assez loin dans l'Histoire du XXè siècle, pour expliquer la main-mise des notions de marché sur l'éducation populaire.
Prof de philo en terminale, l'auteur fustige tout le monde : Jack Lang, qualifié d"inlassable et sautillant" ministre officieux du tittytainment, les Guignols de l'info et Cabu, complices du système dans leur moquerie des beaufs, Claude Allègre, Lionel Jospin, l'OMC et sa politique opaque et antidémocratique au possible, mai-68, Bourdieu...
On pourrait croire qu'il s'agit d'un livre écrit par un fou aigri dans son coin, sortant des idées de son chapeau, frustré de voir des "militants crétins" enrôlés dans les manifs au service d'une cause qui n'en est pas une, dégouté de la politique et de l'économie telle qu'elle est actuellement.
Pourtant non, les références, les citations d'auteurs connus et reconnus, sont suffisament nombreuses pour qu'on prenne cet homme au sérieux (c'est d'ailleurs pour cette raison qu'il multiplie les notes explicatives, en l'expliquant en avant-propos). De plus, il a écrit d'autres livres, et l'on voit dans cet entretien qu'il est tout ce qu'il y a de plus sérieux et de plus engagé dans les idées qu'il a (il n'a par exemple pas touché un centime sur la petite vente de ce livre, mais tout laissé au petit éditeur).
C'est un livre qui rend parano. On sent que la porte de sortie, la sortie de secours, est bien cachée, inaccessible derrière une pile de gadgets made in China destinés au marché canadien. J.-C. Michéa évoque des réunions de clubs capitalistes très fermés (le Siècle par exemple), un peu comme Davos mais en moins médiatisé. La fameuse règle des 20 % (qui dit que seulement 20 % de l'humanité est nécessaire à la bonne marche de l'économie mondiale) est évoquée, et des propos d'un cynisme terrifiant sont rapportés, de la bouche de personnes connues et reconnues dans le milieu des affaires. Car que faire des 80 % restants ? Panem et Circenses ! Du pain et des jeux ! Le concept est d'abrutir la majeure partie de la population pour n'en faire sortir que les meilleurs, formés dans des écoles d'élite pour diriger l'économie... D'où notre société de spectacle, du jamais vu dans l'histoire de l'humanité, et le bradage des enseignements scolaires.
Mais ce serait trop long de tout évoquer, tellement ce petit livre d'à peine 120 pages renverse des idées reçues, toutes faites ou fausses. Bien sûr, il a un peu tendance à jeter le bébé avec l'eau du bain (pour utiliser un cliché), mais c'est le genre de livre qu'il est utile de lire pour se remettre les idés en place, trouver de la rage et de la colère contre le monde qui nous entoure, et bien sûr des solutions pour sortir de l'impasse dans laquelle l'économie néo-libérale capitaliste nous place.
Évidemment, si vous le trouvez, achetez-le, lisez-le, prétez-le, empruntez-le.













Commentaires
1. Le vendredi 14 novembre 2003 à 22:01, par magnakai :: site
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