Au-delà du pessimisme, la volonté
Par Adrien, jeudi 15 avril 2004 à 23:38 :: divers :: #361 :: rss
J'ai fini il y a quelques jours ''Misères du présent, richesse du possible''. Ce livre m'a tellement marqué que j'ai voulu écrire dessus, pour mieux digérer, mieux faire miennes les idées qui y sont exprimées.
Voici donc une fiche sur ce livre d'Andre Gorz, dont je risque de lire d'autres ouvrages.
Il y a des extraits, c'est un peu long, mais je ne pouvais pas en dire moins...
Voici l'incipit...
Il faut apprendre à discerner les chances non réalisées qui sommeillent dans les replis du présent. Il faut vouloir s'emparer de ces chances, s'emparer de ce qui change. Il faut oser rompre avec cette société qui meurt et ne renaitra plus. Il faut oser l'Exode. Il ne faut rien attendre des traitements symptomatiques de la "crise", car il n'y a plus de crise : un nouveau système s'est mis en place qui abolit massivement le "travail". Il restaure les pires formes de domination, d'asservissement, d'exploitation en contraignant tous à se battre pour obtenir ce "travail" qu'il abolit.
Ce n'est pas cette obligation qu'il faut lui reprocher : c'est de prétendre perpétuer comme obligation, comme norme, comme fondement irremplaçable les droits et de la dignité de tous ce même travail dont il abolit les normes, la dignité et l'accessibilité. Il faut oser vouloir l'Exode de la "société de travail" : elle n'existe plus et ne reviendra pas.
Il faut vouloir la mort de cette société qui agonise ain qu'une autre puisse naître sur ses décombres. Il faut apprendre à distinguer les contours de cette société autre les résistances, les dysfonctionnements, les impasses dont est fait le présent. Il faut que le "travail" perde sa centralité dans la conscience, la pensée, l'imagination de tous : il faut apprendre à porter sur lui un regard différent ; ne plus le penser comme ce qu'on a ou n'a pas, mais comme ce que nous faisons. Il faut oser vouloir nous réappoprier le travail.
Voilà le sujet, la sortie de la société du travail, l'exode hors de cette aliénation qui pèse aussi bien sur les travailleurs (CDI, CDD, intérimaires, temps partiels...) que sur les sans-emplois (chômeurs, recalculés, RMIstes...).
Le travail. Non pas celui que l'on accomplit, mais celui que l'on a ou celui que l'on n'a pas. Cette possession, sésame pour avoir droit aux droits tels que la couverture santé, la retraite, etc.
Vous l'avez compris, André Gorz ne propose pas un retour à la société de plein emploi des 30 glorieuses et à sa croissance polluante. L'auteur part du constat que le travail n'est plus une période de la vie pleine et stable mais de plus en plus intermittente, entrecoupée de périodes d'inactivité, désirée ou non. Le teme même d'inactivité est remis en cause : seul le travail considéré comme digne d'être rémunéré serait une "activité" ? Que deviennent dans ce cas toutes les activités socialement costructives effectuées en dehors du circuit économique (activités associatives, artistiques, civiques...) ?
Pages 30-31
Jamais le capitalisme n'avait réussi à s'émanciper aussi complètement du pouvoir politique. Mais il faut ajouter que les États qu'il prend ainsi à revers sont seulement les États nationaux. Et qu'il n'a réussi à les dominer qu'en mettant en place un État supranational, omniprésent, possédant ses institutions, ses appareils et ses réseaux d'influences propres.
Ses institutions sont, on l'aura compris, l'OMC, le FMI, l'OCDE. Ce sont elles qui formulent les lois et les règlements contraignants de la libre concurrence et de la libre circulation des marchandises et des capitaux, et qui propagent le credo néo-libéral selon lequel tous les problèmes seront le mieux résolus en laissant librement jouer la loi du marché.
Le constat est simple, le temps de travail nécessaire à la production des biens et services utiles et de plus en plus réduit, nous libérons du temps sur le travail au profit de... au profit de quoi ?
C'est la suite du constat. Notre société n'a pas fait évoluer les conditions d'accès aux droits (le droit aux droits), nos politiques ont délégué la gestion des nouveaux temps de travail aux entreprises, qui n'en demandaient pas tant.
Gorz préconise la réappropriation de ce temps libéré, une nouvelle législation pour dépasser la précarisation, donner la sécurité non pas à l'emploi mais à la personne ; retirer à l'entreprise l'initiative et son utilisation de la précarité pour tirer vers le bas les conditions de travail.
La nouvelle gestion du temps de travail proposée par le philosophe est en fait une nouvelle gestion du temps de la vie. Il faut bien occuper le temps libéré, car les 35, 32 ou 28 heures par semaine sont inutiles :
- si le travail n'est pas redistribué (Gorz, à aucun moment, ne nie l'utilité social du travail) ;
- si la société laisse ces heures libres vacantes, sans possibilité d'exercer une occupation valorisante et valorisée (on n'a que trop d'exemples de personnes pour qui les 35 heures ont été une catastrophe, en raison de l'impossibilité financière de profiter du temps dégagé).
C'est la "misère du présent" du titre, une société du travail en déliquescence dont seules les entreprises profitent en raison de l'inadaptation de l'État-providence aux nouvelles formes de travail, de vie, à la conception de l'économie par les entreprises.
Où est la "richesse du possible" ? Dans la réappropriation de ce temps, contre le capital (oui, le mot est lâché), dans la possibilité d'exercer une ou plusieurs activités considérées aujourd'hui comme non-rentables.
Mais comment vivre ? D'amour et d'eau fraîche ?
Pages 148, 149...
Pensée jusqu'au bout de ses implications, l'allocation universelle d'un revenu social suffisant équivaut à une mise en commun des richesses socialement produites. À une mise en commun, non à un "partage". (Le partage vient après : on ne peut partager entre tous que ce qui est à tous, donc n'est d'abord à personne.)
(...)
Au "travailleur collectif" tend à se substituer un sujet virtuel fondamentalement différent à mesure que le travail immédiat de transformation de la matière est remplacé comme force productive principale par "le niveau général de la science... et son application à la production", c'est-à-dire par la capacité des [individus] de tirer parti de la techno-science et de la mettre en œuvre par l'auto-organisation de leur coopération et de leurs échanges.
(...)
[L'allocation universelle] fait apparaître l'appropriation individuelle et collective du temps rendu disponible comme un enjeu majeur et l'aptitude à l'autonomie, l'aptitude individuelle et sociale à tirer parti du temps disponible, à le charger de jouissance et de sens, comme une vertu cardinale. Elle renvoie d'emblée à cette autre société qui se dessine dans le prolongement des tendances à l'œuvre.
Le revenu citoyen, l'allocation universelle, là se trouverait la solution. Rémunérer chacun suffisamment pour vivre, exercer l'activité souhaitée, les activités désirées.
On peut aller plus loin, en instituant en parallèle de cet argent dû, en plus éventuellement du salaire versé par intermittence, la création d'une monnaie locale, non thésaurisable : la monnaie-temps.
Limitée géographiquement et temporellement, la monnaie-temps dépend d'un système d'échance local (SEL ou LET en anglais) où les activités de chacun envers les autres sont rétribuées en activités, en temps donné et fourni.
Ces systèmes existent déjà (Huveaune ou Bruxelles), de manièe ponctuelle, et cela fonctionne. Le SEL permet en plus de dynamiser l'économie locale, de rapprocher de son lieu de consommation le lieu de production. En effet, la réappropriation de la technologie, de l'outil de production, est aussi en germe dans les projets décrits dans les pages de Misères du présent, richesse du possible. Les "cercles de coopération", comme André Gorz appelle les SEL, ne seraient pas qu'un échange de services à faible valeur ajoutée, mais une véritable économie locale complète et quasi autonome.
Les pages 172-173, qui devraient intéresser les geeks
La viabilité d'un cercle de coopération et son développement dépendent dans une large mesure de sa vitesse de démarrage.
(...)
L'informatisation généralisée ne cesse d'accroître le potentiel des réseaux de coopération. Elle rend leur gestion tranparente, contrôlable par chaque membre. Elle permet un affichage permanent, sur minitel ou internet, de l'ensemble des prestations offertes ou demandées, des horaires souhaités, de la position créatrice ou débitrice de chaque membre.
(...)
Le cercle de coopération peut ainsi conduire progressivement à l'appropriation collective des nouvelles technologies. (...) Il n'est plus vrai qu'un abîme sépare les performances des moyens locaux de production patentés de l'industrie de celles des outils qu'une commune peut employer dans l'autoproduction après les avoir autoproduits à un coût dérisoire comparé au prix des matériels de marque.
Et pour autant qu'il subsiste, le différentiel de productivité est compensé ou surcompensé par la satisfaction plus grande que les membres d'un cercle retirent de leur mode de coopération.
Cela ne vous fait-il pas furieusement penser aux logiciels libres ? "Transparence", "réappropriation collective des nouvelles technologies", "coopération", sont des mots clés du mouvement du Logiciel Libre, des thèmes fédérateurs même.
D'ailleurs, s'il fallait un exemple de la société en train de naître difficilement sous nos yeux dont parle André Gorz, la communauté informaticienne, celle du Libre surtout, serait cet exemple. Elle allie dans son modèle économique des bénévoles, des associations, des PME, des grandes entreprises, des indépendants, certaines personnes agissant dans plusieus domaines à la fois.
On ne sait parfois dans quelle impasse nous nous engageons quand nous voyons la précarisation du travail, le chômage de masse, l'exclusion et la (re)création de poches de misère dans nos sociétés riches et opulentes.
Faut-il un retour vers le plein emploi des années 1960 ? Ce n'est ni réalisable, ni souhaitable, tant ce modèle de surconsommation a détruit et continue de détruire la planète et la vie. Le modèle libéral thatcherien en train de s'installer tout doucement en Europe ? Règle-t-il seulement les problèmes cités ci-dessus ? Je ne crois pas, bien au contraire.
Tout à fait compatible avec la société de décroissance, la société plus ou moins proposée par Gorz et les auteurs cités dans ses pages a le mérite d'être une idée nouvelle, qui dépasse les problèmes rencontrés aujourd'hui. C'est une utopie dont nous avons besoin, un monde vers lequel tendre. C'est en tout cas ce que je veux croire, je me refuse au fatalisme, trop facile.
Pour finir sur une anecdote personnelle, lors de la dernière réunion des Jeunes Verts à laquelle j'ai assistée, nous avons parlé de ces idées, de cet auteur. Lisez attentivement les programmes Verts, il y a parfois des morceaux de Gorz dedans.
France, merci de me l'avoir prêté.













Commentaires
1. Le vendredi 16 avril 2004 à 16:08, par Oliive :: site
2. Le vendredi 16 avril 2004 à 16:14, par lunacymaze :: site
3. Le vendredi 16 avril 2004 à 16:15, par Adrien :: site
4. Le vendredi 16 avril 2004 à 22:30, par alaion :: site
5. Le dimanche 18 avril 2004 à 12:31, par pH|Re :: site
6. Le dimanche 18 avril 2004 à 14:13, par Adrien :: site
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.