Du bio tombé du camion
Par Adrien le lundi, août 7 2006, 16:30 - divers - Lien permanent
L'autre jour, j'ai été faire des courses au supermarché près de chez moi. Il s'agit du centre commercial régional Bay2. J'y suis allé à pieds, avec un sac à dos et un sac réutilisable. Mes achats de légumes, de charcuteries et de menus choses diverses terminés, je me disais, très fier, que j'avais fait des achats avec zéro émission de carbone et sans utiliser de sac plastique. Sauf que...
Oui, sauf que non : il faut emballer les légumes dans un sac plastique pour la pesée, la charcuterie est emballée dans du plastique également, et a dépensé du carbone pour venir jusqu'au magasin. Vous me dites que j'aurais pu aller au marché, sauf que là aussi les marchands emballent tout dans des sacs en plastique et que même au marché, les légumes peuvent venir de Rungis (les maraichers sont de plus en plus rares).
Où voulais-je en venir ? Ah, oui ! Tout ça pour dire que même en faisant des efforts persos, dans mon coin, pour ne pas polluer, les conséquences sont hyper marginales par rapport au système tout entier qui produit ces nuisances (sacs en plastique et pollution, pour ceux qui ne suivent pas). Ce n'est pas parce que je vais à pieds à Carrefour que ça changera réellement quelque chose, si ce n'est me muscler les mollets. Il revient à la collectivité de changer les conditions générales de vie pour que la seule option d'achat alimentaire ne soit pas de prendre sa bagnole, faire 4 km, se garer sur un parking de 6000 places et de passer 1h30 entre les rayons rentrée des classes, eaux, fruits et légumes et surgelés.
Je pourrai faire tous les efforts du monde, m'acheter un vélo avec remorque, un caddie de grand-mère avec triple roues pour monter les trottoirs, voire tout acheter bio dans un magasin spécialisé ou aller directement chez le producteur (en vélo), qu'aurai-je changé ? Ma vie, juste ma vie pour ma petite pomme. Je mangerai sain et j'aurai ma conscience pour moi et la satisfaction d'être un pur, mais fondamentalement, le reste du monde continuera comme avant. C'est justement le rôle de la politique que de voir plus loin que la simple action individuelle et de chercher à modifier les structures de la société pour que les changements profitent à tous. C'est entre autres pour ça que je suis à gauche, que je suis chez les Verts.
Maintenant, je vais vous raconter l'histoire de Michèle et François.
Lors de mon retour de vacances, je vous avais montré un article de la Décroissance qui disait que prendre des photos était mal. Tout l'article se plaçait d'un point de vue moral et jamais politique, d'un point de vue individuel et jamais collectif (lecture par votre serviteur). Sur cette même page nous était contée la vie d'un couple, Michèle et François[1] qui vivent à Aubagne.
Leur vie est un havre de paix et de zen attitude, jugez plutôt. Michèle et François vivent dans une maison d'Aubagne, que Michèle tient de sa mère, d'un héritage donc. Ils nous disent avoir arrêté de travailler, parce qu'ils n'en pouvaient plus de l'absurdité de leur vie. Soit. Il se trouve qu'ils ont pris des cours de massage auprès d'un Californien de passage en France, et qu'ils se font payer quelques sessions de massage mais qu'ils sont "incapables de dire combien ça [leur] rapporte". Évidemment, ils cultivent un petit lopin de terre dans leur jardin pour avoir des légumes de saison.
À ce stade de lecture de l'interview, on se dit qu'on a affaire à des individualistes qui ont trouvé un rythme de vie qui leur convient, détaché de toute obligation matérielle grâce à l'héritage de maman. On est loin du compte, c'est encore pire.
Ensuite, on apprend que Michèle et François sont propriétaires d'un appartement dans le centre d'Aubagne, qu'ils louent 350 euros par mois, mais qu'ils n'arrivent pas à tout dépenser. Michèle nous révèle également qu'elle travaille bénévolement dans un magasin de nourriture bio qui lui a ouvert un compte pour la payer en nature.
Et ils sont contents. Et la Décroissance est contente pour eux et avec eux.
Sauf que, oui, sauf que voilà : si je n'ai pas à critiquer leur choix de vie, il s'avère qu'il est présenté par le journal comme une alternative à notre système capitaliste actuel. Sauf que personnellement, je n'y vois qu'une débrouillardise matinée de concepts alter-choses pour faire bien. En quoi le train de vie de MIchèle et François est-il généralisable ? Où sont les agriculteurs qui fournissent leur bouffe bio ? Veulent-ils revenir à 100 % d'agriculture vivrière ? Tout le monde doit-il hériter d'une baraque avec jardin et posséder un appartement à louer pour arrondir allègrement ses fins de mois ? S'ils font des massages, d'où viennent leurs clients ? Avec quel argent les paient-ils ? Tous leurs clients sont-ils bien des purs, comme eux ? Et les locataires, des purs alter-écolos décroissants aussi ?
Cette débrouillardise me fait penser à celle de petits caïds de banlieues qui revendent des lecteurs DVD ou des téléphones "tombés du camion", qui dealent un peu de shit pour de plus gros poissons, se trouvent de temps en temps un taff de livreur de pizzas et font un peu de recel à l'occasion. De la débrouille quoi, du système D. Je ne vois aucune différence entre Michèle et François et ce petit caïd, si ce n'est que certains ont eu le choix et présentent leur mode de vie comme un modèle enviable et à généraliser, ou à tout le moins à diffuser.
La conception du changement selon Michèle et François est un hyperindividualisme forcené. Ils rejettent l'organisation collective et refusent d'imaginer que la politique pourrait changer non seulement leur vie, mais aussi celle de leurs locataires, de leurs clients et de tous leurs voisins. Ils ne participent même pas à une AMAP, ce qui serait quand même le signe d'une participation à la vie collective.
Comme je l'ai dit plus haut, Michèle et François vivent la vie qu'ils veulent. Ce qui me sidère, c'est qu'un journal qui prône le "moins de biens, plus de liens" soit autant fasciné et fasse la promotion d'un mode de vie qui refuse à la fois les biens et les liens. C'est de l'anti-politique, tout simplement.
Notes
[1] Les prénoms sont peut-être faux, mais je m'en rappelle ainsi, surtout pour la femme. Si vous avez le journal sous les yeux, merci de corriger ma bourde.


Commentaires
Tout dépend de ce à quoi on aspire, Bix. Tu fais de la politique et tu recherches une solution institutionnelle aux problèmes de notre société. Les gens qui pratiquent la simplicité volontaire ne sont pas nécessairement des individualistes, mais des personnes qui cherchent 1) à s'affranchir de la structure capitaliste, et 2) à vivre en accord avec leur vision du monde.
De plus, leur visibilité témoigne de la volonté d'une minorité de refuser un système considéré comme le seul viable dans le monde actuel.
Enfin, je pense que les gens qui ont ce mode de vie ne croient pas dans une solution institutionnelle, et pour aller dans l'extrême, serait plutôt pour faire tomber purement et simplement le système capitaliste en cessant de consommer, en l'affamant, en quelque sorte. Et là, je suis assez d'accord :D
Salut Bix,
ton papier m'a fait penser à des réflexions que je me suis souvent faites sur l'ambiguïté de "l'attitude de vie" de pas mal de mes copains bio, de ceux et celles dont Gorz dirait qu'ils sont "osé l'exode" (tu en parles d'ailleurs toi-même ici : blogdebix.net/index.php/2... ou qu'ils ont "construit à côté". Ils ont une vie très en accord avec leur éthique (bio, locale, faiblement consommatrice d'énergie...) mais, pour certains d'entre eux, sont totalement désinvestis de toute perspective collective (certains/nes ne votent plus, convaincus que gauche et droite, TCE et Maastricht-Nice, écolos ou socialos, c'est kif-kif). C'est le problème du discours un peu gnan-gnantisant et a-politisé de Rabhi et quelques autres (et, dans une version hardcore et avant-garde éclairée, de la Décroissance) : l'essentiel du problème pourrait être résolu par les changements de comportements individuels. Tu pointes justement le fait que ça ne suffit pas... Cela étant, et là je ne te suis plus, tu ne peux pas évacuer ou, disons, opposer trop sommairement ces deux dimensions, l'action collective (et pas seulement institutionnelle, Mitternacht) et le changement individuel. Les deux sont essentiels, et il serait assez vain de minorer l'un par rapport à l'autre (aller faire ses courses à pied, ça ne sert pas à rien, puisque pendant que tu es à peid, tu n'utilises pas une voiture). Le problème qui se pose aux écolos est précisément de marier tout ça, de l'assembler et de tisser les alliances nécessaires entre ces deux sortes d'acteurs que sont ceux qui travaillent sur des changements de nature "super-structurelle" et ceux qui poussent les changements de nature "comportementale". D'abord, parce qu'il faut deux jambes pour marcher ;-) ensuite parce que l'un ne peut pas aller sans l'autre, sous peine des deux écueils sur lesquels nous butons aujourd'hui : 1; je ne fais rien à titre individuel, parce que le problème, c'est le système global qui nous enserre dans ses mains de béton (idéal-type : extrême-gauche, LCR... Faisons tomber le grand capital, les problèmes "d'environnement" -sic- se résoudront tout seuls ensuite) ; 2. je ne crois pas aux grands changements, c'est trop compliqué, mais je fais la révolution dans ma conscience et dans mes actes de-tous-les-jours-au-quotidien ;-) (variantes : je suis un super-pur et quand tout le monde sera super-pur comme moi, on aura gagné naturellement ou si tous les gars- zé les filles - du monde voulaient se donner la main, eh ben ça serait beau comme du Hugues Aufray)... Le point commun de ces deux attitudes étant la "naturalisation" de phénomènes historiques, sociaux, politiques et économiques complexes, l'idée magique selon laquelle "ça finira par arriver tout seul, suffit d'être patient"... Suis-je clair à force d'être si long, au fait ?
"[...] qu'aurai-je changé ? Ma vie, juste ma vie pour ma petite pomme. Je mangerai sain et j'aurai ma conscience pour moi et la satisfaction d'être un pur, mais fondamentalement, le reste du monde continuera comme avant. C'est justement le rôle de la politique que de voir plus loin que la simple action individuelle et de chercher à modifier les structures de la société pour que les changements profitent à tous. C'est entre autres pour ça que je suis à gauche, que je suis chez les Verts."
Ohhh, merci, merci, merci Adrien de me fournir une réponse toute prête à ressortir à mes amis qui ne comprennent pas que je préfère passer 5h pour faire Paris-Nice en TGV, alors qu'il suffit d'1h30 pour le faire en avion (et que l'avion décollera de toute manière, même si je ne le prends pas)... :)
"j'aurais pu aller au marché, sauf que là aussi les marchands emballent tout dans des sacs en plastique et que même au marché, les légumes peuvent venir de Rungis (les maraichers sont de plus en plus rares)."
Juste pour le gout du détail relou, que la quasi totalité des maraichrs sur les marchés vont à Rungis, et qu'avant ils allaient aux Halles... Ta phrase sonne comme une porte ouverte à tous les nostalgiques pseudo écolos, mais vraiment proudhonniens.
Sinon, beau billet :-)
Une petite erreur dans les liens, tu cites decroissance.info comme étant le site du journal "La Décroissance" alors que le lien correct c'est www.ladecroissance.net/
Entre les deux approches, anars d'un côté, chrétiens de l'autre c'est pas la joie (de vivre) : www.decroissance.org/text...
Vivement la synthèse de l'anarchisme chrétien : fr.wikipedia.org/wiki/Ana...
Mitternacht, Mickaël : évidemment que les attitudes individuelles doivent changer. Ce que je veux dire, c'est qu'elles ne le pourront pas si les conditions ne sont pas réunies pour qu'elles le fassent. On ne peut pas demander à une personne qui vit dans un quartier mal ou pas desservi par les transports en commun, sans commerce de proximité, de se passer de sa voiture. Pour qu'elle puisse abandonner sa voiture, cette personne veut un bus régulier aux horaires larges, c'est à la politique et à la collectivité de le lui fournir. Après, si malgré le bus pratique elle continue à utiliser la voiture, cette personne n'aura pas changé son comportement individuel, et là on entre dans les considérations plus personnelles.
Sinon Mickaël, mon billet sur Gorz date un peu, parce que je suis un peu revenu de certaines choses que j'évoque. C'était en 2004 quand même. :-)
Très très bon article :)
en effet les actions individuelles ne peuvent pas suffir, il n'y a rien de politique là dedans...
Il faut donc allier et marier actions politiques et collectives, et actions plus individuelles et privées (associations, individus...)
Personnellement convaincu que les actions politiques doivent être mis en valeur je suis en train d'essayer de lancer un blog là dessus :
jeumetallah.free.fr/blog/...
(encore qu'une beta test et un projet...)
Pour la suite actions collectives et politiques devront s'appuyer sur les individualités et sur les privés
Il faudra donc allier Etat (ou collectivité) et Privé
Privé pouvant être : associations (nombreuses), individus, entreprises...
Cela ne marchera que comme ça, que lorsque ces deux morceaux pourront discuter et travailler ensemble, pour des projets communs...
Excellent article.
Cela me rappelle une discussion que nous avions eue sur l'empreinte écologique, au Conseil régional, quand il s'est s'agit de la calculer pour les Franciliens.
Le cabinet chargé du dossier n'avait trouvé qu'une seule communauté en France qui consommait tout juste ses 2 hectares par individus, c'était un monastère en Isère, sans électricité et avec chauffage au bois. Deux hectares quand même, alors ? Bah oui, parce que les moines, ils sont malades comme tout le monde, et alors il y a l'ambulance qui vient, l'opération, les médicaments...
Je ne critique pas le choix de vie de Michèle et François mais, comme tu le dis Adrien, il ne peut en aucune façon être exemplaire, à savoir reproductible. Ou alors il faut aller jusqu'au bout de la démarche, refuser les vaccinations (mais ça c'est très hype dans certains milieux), (tenter de) soigner son cancer avec des décoctions et se contenter pour ses mômes d'une formation scolaire de base à domicile.
On est hors le monde ou on ne l'est pas !
pour revenir au sujet initial, il faut qu'il y ait des démarches individuelles pour que naisse une conscience politique et que des actions en découle.
Je vais prendre un exemple : le vélo. On a créé des pistes cyclables pour éviter trop d'accidents, c'est bien. Mais on voit que ceux qui tracent ces pistes ne font jamais de vélo : elles sont toujours en surplus de des pistes à bagnoles. Les vélos n'ont jamais la priorité (contrairement aux piétons avec les passages protégés, du moins en théorie), les tracés font des tours et des détours (une fois d'un côté de la route, une fois de l'autre, parfois il y a un grand détour à faire pour traverser la nationale), et les indications (quand il y en a) sont largement insuffisantes (qui ne s'est pas perdu à la fin de la piste cyclable pour trouver le prochain segment ?).
Moi je dis que si plus de gens utilisaient leur vélo, il y aurait plus de protestations audibles par les élus (et pourquoi pas des élus faisant du vélo).
Lecture intéressante pour moi, qui débarque dans ces idées. Je souhaite manger bio pour préserver la planète, tout en prenant l'avion pour aller en vacances, parce qu'en 15 jours aller au bout du monde n'est pas aisé.
Il est vrai que l'exemple du couple est assez révélateur, mais serait-ce mieux à tes yeux s'ils avaient construits leur maison, et qu'ils vivaient en auto-suffisance (potager + quelques animaux, par exemple) comme Bob et Bobette ?
www.geocities.com/bilodea...
En tous cas, ne te décourage pas par rapport à tes initiatives individuelles de ne pas prendre de sacs plastiques et d'aller à pied à Carrefour.
Je crois que le changement ne sera jamais brutal, surtout pas en France où - je crois que - les citoyens attendent des lois et mesures gouvernementales d'interdiction pour changer leur comportement (ex : installation des radars pour voitures).
Arriver à des choses plus raisonnables pour la planète, tout en laissant possible des échanges économiques ne se fera pas en un jour.