Oui, sauf que non : il faut emballer les légumes dans un sac plastique pour la pesée, la charcuterie est emballée dans du plastique également, et a dépensé du carbone pour venir jusqu'au magasin. Vous me dites que j'aurais pu aller au marché, sauf que là aussi les marchands emballent tout dans des sacs en plastique et que même au marché, les légumes peuvent venir de Rungis (les maraichers sont de plus en plus rares).

Où voulais-je en venir ? Ah, oui ! Tout ça pour dire que même en faisant des efforts persos, dans mon coin, pour ne pas polluer, les conséquences sont hyper marginales par rapport au système tout entier qui produit ces nuisances (sacs en plastique et pollution, pour ceux qui ne suivent pas). Ce n'est pas parce que je vais à pieds à Carrefour que ça changera réellement quelque chose, si ce n'est me muscler les mollets. Il revient à la collectivité de changer les conditions générales de vie pour que la seule option d'achat alimentaire ne soit pas de prendre sa bagnole, faire 4 km, se garer sur un parking de 6000 places et de passer 1h30 entre les rayons rentrée des classes, eaux, fruits et légumes et surgelés.

Je pourrai faire tous les efforts du monde, m'acheter un vélo avec remorque, un caddie de grand-mère avec triple roues pour monter les trottoirs, voire tout acheter bio dans un magasin spécialisé ou aller directement chez le producteur (en vélo), qu'aurai-je changé ? Ma vie, juste ma vie pour ma petite pomme. Je mangerai sain et j'aurai ma conscience pour moi et la satisfaction d'être un pur, mais fondamentalement, le reste du monde continuera comme avant. C'est justement le rôle de la politique que de voir plus loin que la simple action individuelle et de chercher à modifier les structures de la société pour que les changements profitent à tous. C'est entre autres pour ça que je suis à gauche, que je suis chez les Verts.

Maintenant, je vais vous raconter l'histoire de Michèle et François.

Lors de mon retour de vacances, je vous avais montré un article de la Décroissance qui disait que prendre des photos était mal. Tout l'article se plaçait d'un point de vue moral et jamais politique, d'un point de vue individuel et jamais collectif (lecture par votre serviteur). Sur cette même page nous était contée la vie d'un couple, Michèle et François[1] qui vivent à Aubagne.

Leur vie est un havre de paix et de zen attitude, jugez plutôt. Michèle et François vivent dans une maison d'Aubagne, que Michèle tient de sa mère, d'un héritage donc. Ils nous disent avoir arrêté de travailler, parce qu'ils n'en pouvaient plus de l'absurdité de leur vie. Soit. Il se trouve qu'ils ont pris des cours de massage auprès d'un Californien de passage en France, et qu'ils se font payer quelques sessions de massage mais qu'ils sont "incapables de dire combien ça [leur] rapporte". Évidemment, ils cultivent un petit lopin de terre dans leur jardin pour avoir des légumes de saison.

À ce stade de lecture de l'interview, on se dit qu'on a affaire à des individualistes qui ont trouvé un rythme de vie qui leur convient, détaché de toute obligation matérielle grâce à l'héritage de maman. On est loin du compte, c'est encore pire.

Ensuite, on apprend que Michèle et François sont propriétaires d'un appartement dans le centre d'Aubagne, qu'ils louent 350 euros par mois, mais qu'ils n'arrivent pas à tout dépenser. Michèle nous révèle également qu'elle travaille bénévolement dans un magasin de nourriture bio qui lui a ouvert un compte pour la payer en nature.

Et ils sont contents. Et la Décroissance est contente pour eux et avec eux.

Sauf que, oui, sauf que voilà : si je n'ai pas à critiquer leur choix de vie, il s'avère qu'il est présenté par le journal comme une alternative à notre système capitaliste actuel. Sauf que personnellement, je n'y vois qu'une débrouillardise matinée de concepts alter-choses pour faire bien. En quoi le train de vie de MIchèle et François est-il généralisable ? Où sont les agriculteurs qui fournissent leur bouffe bio ? Veulent-ils revenir à 100 % d'agriculture vivrière ? Tout le monde doit-il hériter d'une baraque avec jardin et posséder un appartement à louer pour arrondir allègrement ses fins de mois ? S'ils font des massages, d'où viennent leurs clients ? Avec quel argent les paient-ils ? Tous leurs clients sont-ils bien des purs, comme eux ? Et les locataires, des purs alter-écolos décroissants aussi ?

Cette débrouillardise me fait penser à celle de petits caïds de banlieues qui revendent des lecteurs DVD ou des téléphones "tombés du camion", qui dealent un peu de shit pour de plus gros poissons, se trouvent de temps en temps un taff de livreur de pizzas et font un peu de recel à l'occasion. De la débrouille quoi, du système D. Je ne vois aucune différence entre Michèle et François et ce petit caïd, si ce n'est que certains ont eu le choix et présentent leur mode de vie comme un modèle enviable et à généraliser, ou à tout le moins à diffuser.

La conception du changement selon Michèle et François est un hyperindividualisme forcené. Ils rejettent l'organisation collective et refusent d'imaginer que la politique pourrait changer non seulement leur vie, mais aussi celle de leurs locataires, de leurs clients et de tous leurs voisins. Ils ne participent même pas à une AMAP, ce qui serait quand même le signe d'une participation à la vie collective.

Comme je l'ai dit plus haut, Michèle et François vivent la vie qu'ils veulent. Ce qui me sidère, c'est qu'un journal qui prône le "moins de biens, plus de liens" soit autant fasciné et fasse la promotion d'un mode de vie qui refuse à la fois les biens et les liens. C'est de l'anti-politique, tout simplement.

Notes

[1] Les prénoms sont peut-être faux, mais je m'en rappelle ainsi, surtout pour la femme. Si vous avez le journal sous les yeux, merci de corriger ma bourde.