Le matin est frais mais la journée s'annonce belle. Elle le sera, du point de vue de la météo du moins. De toute façon, je passe ma journée enfermé, à annoncer le numéro de la carte d'électeur ou à rechercher ce même numéro dans le cahier d'émargement. De temps en temps, j'y jette un œil. Le monde entier habite ce quartier. Les gens sont nés à Montfermeil, Lagny, Tulle, Nantes, Les Abymes, Fort-de-France, Cayenne, Ho Chi Minh Ville, Port-au-Prince, Paris, Bamako, Marrakech, Phnom Phen, Antananarivo...

Le midi, ma mère, mon frère et moi allons déposer trois roses sur la tombe de mon père. Nous les piquons dans la lavande. Elle a poussé tellement dru ! Le rosier n'est même pas abimé lui non plus et se porte comme un charme. Les trois roses ainsi disposées, c'est l'occasion de se rappeler qu'il est parti cinq ans jour pour jour, au petit matin, le lendemain de la réelection de l'autre. Ça parait à la fois loin et proche, ces 15 jours de colère, de tristesse, de déni et de perte.

Retour au bureau de vote. Il fait presque chaud. Les portes sont ouvertes, on entend la rue. À un moment, des gamins scandent "Ségolène, présidente ! Ségolène, présidente !" Rires et sourires dans le bureau. Si on peut espérer une surprise nationale, on sait que ce bureau votera largement Royal.

Il s'est pourtant trouvé 40 % des électeurs de ce quartier pour voter Sarkozy. 40 % d'électeurs dans un quartier populaire cosmopolite, plutôt calme même si sujet à quelques problèmes. 40 % d'électeurs qui ont voté contre eux-mêmes, pour le forfait médical à 100 euros, les heures sup' à gogo... Il s'en est hélas trouvé une majorité en France, vous connaissez la suite. À l'heure du dépouillement, je connaissais les grandes tendances du vote, 53, 54... C'était plié de toute façon. Mon bureau n'allait rien y changer.

À l'annonce des résultats du bureau n°5, qui place donc Ségolène Royal largement en tête, je ne ressens aucune joie. Que de l'amertume et de la tristesse. Que vont penser les gamins de tout à l'heure ? Je rentre chez moi pour voir la tronche du nouveau président à 20h00.

J'ai éteint la télé à 20h25. Pas envie de voir les mines suffisantes de Fillon, Hortefeux, Pécresse, Copé ou Dati. Pas envie d'entendre les réglements de compte des savonneurs de planche socialistes, DSK, Fabius et leurs lieutenants. Trois minutes de Voynet sur France 3. Des reportages qui me paraissent interminables sur la France contente de Sarkozy : des jeunes fils et filles à papa/maman, jeunesse dorée de l'ouest parisien, une jeunesse contente de prendre une revanche sur un socialisme fantasmé. L'exact pendant des gauchistes et anars qui se font plaisir à Bastille et ailleurs en "luttant" contre la police et en traitant Sarkozy de fasciste. Bande d'abrutis.

J'entends et je lis déjà les appels au "troisième tour dans la rue", aux luttes sociales pour contrer la politique libérale de la droite. Ben voyons. Autant de choses qui n'existent que dans les rêves d'archéo-communistes, autant de choses qui ne se décrètent pas en AG ni à coup de tracts rageurs. La gauche française est en perdition et continue ses réflexes pavloviens, malgré trois défaites consécutives à la présidentielle et une deuxième défaite consécuvite à venir aux législatives.

Il est temps de changer de logiciel les gars !